Tout est prétexte
Revenir sur les lieux de son enfance et se prendre en pleine figure une distorsion d'échelle : les terrains de jeux qui nous paraissaient si immenses, du haut de notre toise de nain de jardin, semblent incompréhensiblement minuscules. Comment ai-je pu me faufiler entre ces deux murets ? Comment cette frêle branche a pu supporter le poids de mes acrobaties ? Et comment ai-je pu confondre ce tertre avec l'altitude himalayesque d'une falaise que j'aurais franchie d'un saut, toujours héroïque, dans le « vide » ?« Vieux tombeaux écroulés, sous l'injure du temps », déclamait Rabearivelo. La nostalgie, ce sont également les souvenirs rattachés à ceux qui dorment de leur dernier sommeil. Et ces herbes hautes qui semblent nous dissuader de revenir trop souvent à moins de la commission sérieuse du « manatitra maloto », expression dont usent les « valala mpiandry fasana » (habitants des villages affectés à la garde des tombeaux de ceux dont les ancêtres sont montés à la Capitale) quand ils raillent les visites épisodiques au « tanindrazana », le temps d'un enterrement. Le mood du moment. Humeur que m'inspira le dernier séjour à « La Résidence sociale d'Antsirabe ». Et tout d'abord, un nom qui nécessite impérativement un rebranding immédiat. Le mot « social » n'est pas tout à fait en accord avec la politique des prix pratiqués et n'était-ce ma vieille connaissance des lieux, conjuguée à l'urgence de trouver un hébergement dans la Ville d'Eaux envahie par le week-end pascal, je me serais méfié d'une connotation « cheap » que peut laisser supposer ce genre de vocable aux antipodes d'une approche commerciale. Le dernier « Tana Planète », dédié à Antsirabe, parle de « Résidence sociale ». Ce que confirme la plaque rouillée à l'entrée du parc. Le site Web des Français de l'Océan Indien suggère déjà « La Résidence » entre guillemets. « Maison du Colon », « Maison de retraite », à moins que ce ne soit la « Maison de retraite des vieux colons d'Antsirabe », inaugurée en 1934 sous la direction des sœurs franciscaines. Son architecture relève du même cachet que l'Hôtel des Thermes, la gare d'Antsirabe ou la Poste. Signature architecturale de son époque, et qui continue de nous parler. Trente ans que je n'étais pas passé. Le temps d'apprendre à monter à vélo dans les allées du parc et de ne plus oublier les leçons d'un petit vieux mort depuis longtemps. Ni Wifi, ni télé satellite : restent les livres de la Réception. Et, eurêka, le premier numéro de « Taarifa », la revue des archives départementales de Mayotte, d'avril 2009. C'est bien simple, pendant que les Comoriens viennent sonder nos archives nationales pour certains pans de leur histoire, notre bibliothèque, pour ainsi mère, n'a toujours pas sa revue professionnelle. Pire, pendant que nous entrions dans une crise politique et morale sans fin, là-bas, ils entamaient un cycle vertueux. La lecture acheva de me mettre en mode nostalgie. Mon savoir a d'abord été livresque. Les voyages, qui étaient censés former ma jeunesse, ne vinrent que bien après, confirmer ou relativiser, mais toujours à l'aune de la première impression littéraire. Un jour, à son tour, viendra où je pourrais constater sur place que « le malgache de Mayotte est l'objet de discrimination en tant que langue des envahisseurs, des sauvages, des impurs » (Ibrahim Soibahaddine Ramadani, Le Nord-Ouest malgache à Mayotte, p.35). Un autre jour, à son tour également, surprendre ce qu'il reste d'omanienne sur l'île de Zanzibar, derrière la révolution tanzanienne, et au Sultanat ce qui sera resté authentique au-delà de la vulgarisation touristique : « Sur toute la côte orientale d'Afrique, le mot Manga, qui désigne le Nord, signifie également "le pays du Nord" et plus particulièrement l'Oman » (Alain Clockers, Les Comoriens de Zanzibar en 1936, page 101, note 29). Et un autre jour, encore, faire le tour de tous ces « Mahabo » : celui du pays sakalava, que j'associe aux amours de Radama et de Rasalimo ; celui de la RN4, près d'Andriba, aux confins de l'Imerina et du Sakalava ; celui de Mamoudzou, mausolée de « Ndramanyavakarivu », de son vivant Andriantsoly. Week-end studieux. La Chronique ne voyage jamais impunément, tout lui est prétexte.
Corps expéditionnaire contre autorité civile en 1896
A Madagascar, après avoir employé les mots « protection » en 1885, « protectorat et toutes ses conséquences » ...